Eternité Cendrée

Eternité Cendrée
"Elyanne Wolf avait du faire face à de nombreuses épreuves en dix-huit années d'existence. Elevée par son grand frère, elle n'avait cependant jamais manqué de rien. Qu'adviendra-t-il alors lorsqu'elle devra affronter la face cachée de la Lune? Qu'adviendrait-il lorsqu'elle saura réellement dans quelle monde elle a sa place ? Dans quelle vie, ne lui a-t-on jamais mentit? "


E.



# Posté le vendredi 19 juin 2009 20:59

Londres, je t'aime

Londres, je t'aime
« Pour croire, il faut vouloir croire » (Silvio Pellico)

Londres était une ville culturellement enrichissante. Une sorte de symbiose permanente entre ce qui fut et ce qui est. Entre le traditionnel et la modernité, se mêlant d'une parfaite manière. Cela ne fait qu'accentuer son originalité. Elle fut toujours en marge comme entre deux mondes. Que ce soit ses liens avec les Américains, ses attachements à l'Union Européenne ou sa politique extérieure, sa capacité d'assimiler autant qu'intégrer, entre le Melting-Pot et le Salad Bowl, Londres était unique. Et j'aimais le fait d'être originaire de l'originalité, d'être issue de la marge. Non que je sois anticonformiste mais parfois la différence permettait l'évolution.
J'avais toujours vécu en ce lieu. Je connaissais par c½ur les pavés de mon quartier, les dispositions florales de la voisine du dessous. J'étais capable de reconnaître sans aucune arrogance, le son du vent fouettant la vitre de la salle de bain dans une cacophonie assez agaçante ou encore les pas feutrés du chaton de Mrs Patterson, la femme du concierge. J'en avais les capacités car j'y étais habituée. Londres n'avait plus de secret pour moi. Et j'aimais ma ville. Nommez cela du patriotisme, ou que sais-je ? Pour moi, il s'agissait d'autre chose. J'étais immuablement liée à cette ville car elle renfermait en elle toute mon existence. Elle portait en son sein mon essence. Elle était mon seul lien avec ce qui avait été.
J'avais perdu mes parents alors que je n'étais âgée que de quelques années. Il y avait une sorte d'incendie criminelle, causé selon la police par une bande de pyromanes jusqu'alors inconnue, dans leur centre de recherche. Ils étaient tous deux dans le domaine de la Physique. A vrai dire, je n'avais jamais réellement compris ce qu'il faisait. Roan ne m'en avait jamais informé. Comme si cela ne me concernait pas. Roan était mon frère. Mon aîné d'une dizaine d'année. A la mort de nos parents, il venait juste d'être majeur. Il s'était donc patiemment occupé de moi. Je lui devais ce que j'étais devenu. Ce que j'avais. Il avait su combler ce vide parental que le destin et la Fatalité m'avaient dérobé.
Oui je tenais à Londres. Car en son sein, elle contenait mon histoire. Cependant, des zones d'ombres ne cessaient de persister, s'imposant parfois à mes pensées. Je savais tout de cette ville mais au fond de moi que savais-je de moi ? Je m'étais cantonnée à accepter ce que d'autres me proféraient. Et avec une naïveté malsaine, je n'avais cherché à me rendre plus loin. Pouvais-je alors vraiment me vanter de connaître une ville, qui en fait, n'était rien d'autre que le reflet de mon histoire ?

# Posté le vendredi 19 juin 2009 21:00

Map of Problematique

Map of Problematique
Les saisissantes notes de l'instrument parcoururent la salle dans une valse effrénée. Concurrentes volatiles de l'air, elles s'étendaient, s'immisçaient dans chaque sublime fissure avant qu'elles, dans un écho assourdissant, reprennent plus fortement dans un rythme similaire. J'appréciais le contrôle que je pouvais avoir sur ma guitare. Un contrôle sans aucune restreinte. Nul pour me soumettre, et moi soumettant. L'unique preuve d'un soupçon de liberté dans cette prison mondiale. Mes doigts connaissaient parfaitement la danse et mes lèvres suivirent le mouvement dans une hâte non feinte.
Fear
And the panic in the air
I want to be free
From desolation and despair
And I feel
Like everything I sow
Is been swept away
Well I refuse to let you go

Muse ou comment me rendre totalement subjuguée en quelques lignes. Matthew était un Lord de la prose, un maître du rythme et un dieu de l'originalité. Et plus que tout...Anglais. Nous partagions le même sang. Nous respirions le même air. De quoi me faire fondre encore plus?
I can't get it right
Get it right
Since I met you

J'enviais vraiment la femme qui avait droit ?un tel lyrisme. La femme, pour qui Matthew se damnerait sans jeu de mot. Cet homme était jouissif. Nul autre adjectif ne saurait mieux le qualifier. De plus, j'enviais son talent. La prestance de ses gestes, le doigté de son génie.
Loneliness be over
When will this loneliness be over?

_Life will flash before my eyes s'exclama une voix derrière moi.
J'émis un sourire avant de poursuivre ma litanie. Ne jamais interrompre un morceau de Muse était un de mes principaux commandements. Et le nouvel arrivant en avait parfaitement conscience.
So scattered and lost
I want to touch the other side
And no one
Thinks they are to blame
Why can't we see
When we bleed we bleed the same?

_I can't get it right
Get it right
Since I met you
Cette voix était splendide bien que ne servant très peu. Son propriétaire avait en effet une sainte horreur de se montrer en spectacle. Il préférait rester dans l'ombre, dénichant dans les ruelles sombres de notre ville, les futures stars de demain. Il appréciait les inconnus, les torturés. Il promouvait leur style, exhibant leurs talents. Evan tenait une discothèque sur Oxford Street, une sorte de boutique tout à fait in, où tous les adolescents du quartier allaient se fournir. Et pourtant, il ne vendait ni Muse, ni The Rasmus et encore moins Aerosmith. Il clamait ne vouloir jamais faire partir de leurs business florissant dont aucun bénéfice ne revenait à ceux qui avaient réellement travaillés. Selon lui, ces grandes stars n'étaient que des arrivistes aux jolis minois qui ne vendaient que le travail d'un autre. Si au début, je défendais corps et âme, ces chanteurs, j'avais appris que face à Evan, mieux valait se taire. Nous nous connaissions depuis quelques années. Fils d'un parlementaire britannique, il avait tourné le dos à la tradition de sa famille, le forçant à suivre les pas de son père, pour devenir l'effronté Evan Garreth, « Traqueur des Inconnus » comme j'aimais le surnommer. Il était âgé de vingt-deux ans et avait arrêté l'école à l'âge de seize ans. Autant dire qu'il avait depuis toujours pris le chemin inverse de celui que lui avait présenté son père. Il n'en était que plus amusant. Sa mère s'en était allée lorsqu'il avait treize ans. Elle en avait assez de son tyrannique époux et de son déserteur de fils. Si l'un en avait fulminé, l'autre s'en était désintéressé totalement et s'était résolu à ne jamais en parler. Il s'agissait juste d'une preuve de la monstruosité dont pouvait faire preuve l'humanité.
Loneliness be over
When will this Loneliness be over?

_ Loneliness be over
When will this Loneliness be over?
Je laissais quelques notes s'éterniser, histoire de faire enrager mon ami et ainsi lui faire payer son insubordination, pénétrant dans mon appartement comme si cela était parfaitement normal. J'avais donné à chacun de mes amis, une copie des clés de mon appartement en cas d'extrême urgence. Ces derniers n'avaient vraisemblablement pas la même définition que moi de l'urgence. Ils avaient plutôt tendance à surgir à l'improviste. Comme Evan en cet instant. Je me retournais donc et fis face à mon ami dont les cheveux en forme de nid de corneille m'indiquaient qu'il venait de se lever et qu'il n'avait pas jugé bon de se coiffer. Ses paupières avaient du mal à être pleinement ouvert.
_Bonjour Evan. Une urgence je suppose ?
_J'ai besoin de ton lit.
Surprise, je croisais les bras sur ma poitrine, attendant de plus amples explications. Il s'affala sur mon canapé et marmonna de vagues paroles incongrues. Levant les yeux au ciel, je me mis à sa hauteur.
_Hey le troll ! Peux-tu articuler ? Je ne comprends pas les grognements.
_Alec a fait de notre appartement, un véritable foutoir. Ses amis jonchent le sol. Et les murs sont noires d'une substance dont je ne souhaite absolument pas connaître l'origine. Je venais de rentrer de la boutique où j'avais piqué un somme.
_J'avais remarqué soulignais-je, désignant sa crinière.
Il grommela encore une fois avant de se traîner jusqu'à mon lit et à en claquer la porte.
_Mais bien sûr. Fais comme chez toi.
J'allais vraiment devoir changer les serrures de cet appartement. Pestant contre les personnes n'ayant aucun savoir vivre, je me tournais vers l'horloge mural. Il s'agissait d'une horloge à l'effigie de Wonder Woman, effectuant un strip-tease à chaque heure passant. Un cadeau d'Evan pour ma majorité. Il avait toujours eu une sacrée finesse. Wonder enlevait son lasso lorsque je vis qu'il était presque 10h. Prenant mon sac à dos, et ma pochette à dessin, je me rendis à la Arte Forza School de Londres où j'effectuais ma première année. Je n'avais encore aucune idée de ce que je comptais faire de ma vie au grand damne de mon frère. Mais nous avions établis un accord, il me permettait d'obtenir un diplôme en Art Contemporain et je devais en échange lui promettre d'intégrer une université de commerce de mon choix dans trois années. J'avais bien sûr accepté, dans l'idée de lui faire faux bond au bout de ces trois années. L'ascenseur prit un temps fou pour arriver. Je déglutis en me rendant compte que je risquais vraiment d'être en retard. Mrs Arendt détestait les retards. Elle jugeait que tout étudiant passionné se devait d'arriver deux heures avant le début de son cours. Cette vieille chouette n'avait plus toute sa tête.
Je saluai le concierge d'un signe de la main avant de quitter mon immeuble et d'héler le premier taxi qui eut la chance de passer. J'allais vraiment devoir passer ce foutu permis. Il n'y a avait bien heureusement pas beaucoup de circulation. Je fus devant mon école en une demi-heure. La haute bâtisse, de style plutôt classique s'éleva devant moi. Je ne pouvais m'empêcher d'être fascinée par sa grandeur. Par cette aura de sagesse qu'elle émettait. Ici de nombreuses âmes s'étaient exprimées. De nombreux secrets et découvertes ont été dévoilés.
Et je faisais partit de ce prestigieux cercle de savants. D'opprimés. De marginalisés.
Je passais les grilles en pestant contre les longs escaliers, interminables et sans fin. Pourquoi avait-il fallut que ma classe soit au dernier étage de l'école ? Je ne fis guère attention aux traits outrés de Van Gogh, à ceux plus amusés de Picasso. J'effleurais du regard Manet avant de débouler comme une furie dans ma classe. Aïe ! Deux minutes de retard ! Mrs Arendt me dévisagea longuement alors que je marmonnai un vague désolé avant de secouer la tête, exaspérée.
_Miss Wolf, votre présence ne m'est pas indispensable. Donc si cela vous ennuie tant d'apprendre ce que signifie le mot ponctualité, je me ferais un plaisir de vous apprendre ce que signifie congédier.
_Toutes mes excuses répétais-je, rejoignant ma place.
Ma voisine de table me sourit de manière encourageante, semblant me dire de ne pas faire attention à cette vieille chouette, elle n'avait jamais su se lever du bon pied. Je souris à Mareshka et opinai. Je sortis alors mon bloc à dessin et m'attelai à la tâche. Peu désireuse que Miss Sangsue ne me gâche plus encore ma journée.

# Posté le vendredi 19 juin 2009 22:11

Hysteria

Hysteria
Ce fut avec un plaisir décuplé que j'accueillis la chaleur de l' « Ascenopsis ». La boîte à trésors d'Evan. Il n'avait jamais fait aussi froid à Londres, le temps ne m'avait jamais parut si pesant. Aussi débile que cela pourrait paraître, c'était comme si un danger nous guettait. J'avais la stupide impression d'être Harry Potter en cet instant. Mais c'était vrai. C'était comme si chaque molécule composant l'air avait été muni d'une sorte de dague, lacérant la moindre particule de mon anatomie. Evan était au rayon Rock/ Hard Rock lorsque je m'engouffrais en ce lieu. Me débarrassant de mon manteau, je pus m'apercevoir que certains clients étaient déjà présents. Tous aussi différents que les musiciens qu'ils appréciaient. Deux adolescentes pré-pubères s'extasiaient devant le solo de basse de Gaetan Imere. Un virtuose qu'Evan avait fait connaître. Il n'était pas célèbre juste connue. Dans le monde de mon ami, une nuance persistait entre ces deux notions. Une nuance que j'avais toujours eue du mal à saisir. Un adepte du gothisme se trouvait dans la section Métal. Un peu trop cru à mes oreilles. Mais parfois, lorsque la colère s'éprenait de moi, je m'en délectais. Un adolescent aux allures de pervers sadique qui contemplait autour de lui avec une méfiance frôlant la paranoïa. Il se saisit prestement du dernier disque en vinyle de celui qui fut surnommé par Evan « The King ». Non Pas Elvis Presley. Mais plutôt Eldris Taylor. Un compositeur hors pair mêlant classique et rock en une symbiose si parfaite que lorsque son son titillait mes tympans, je sentais mon âme résonnait à ses accords. Le sadique vint à la caisse où je m'empressais de le rejoindre, Evan semblait trop occupé. C'était en ce lieu que nous nous étions rencontrés Evan et moi. J'avais besoin d'un travail, de plus d'indépendance financière vis-à-vis de mon frère. J'étais passée devant cette boutique aux allures de geôle et avais vu le jeune propriétaire, largué par tant de demandes. Son comptoir était assaillit par un troupeau assez hétérogène de divers animaux de la jungle londonienne. Avec un sourire, j'étais entrée, avais sauté derrière le comptoir, atterrissant à ses côtés et m'étais enquis des demandes qui affluaient. Il s'était arrêté un instant, me jaugeant avant de reprendre ses activités. Nous ne nous étions échangés aucun mot la journée durant. Ce ne fut que lorsqu'il annonça sa fermeture que je quittais les lieux, réellement emballée par ma journée. Je n'avais jamais eu aucune expérience dans aucun domaine. Je passais plus de temps à dessiner qu'à étudier. Il m'avait retenu le bras alors que j'allais traverser Piccadilly Circus et avait juste déclaré d'une voix ferme mais cependant atone.
_Demain même heure.
Après mon acquiescement, il avait disparut, et un sourire s'était installé sur mes lèvres. Il ne s'était pas rendu compte qu'il venait de me libérer d'un large pouvoir, qu'il venait m'offrir une certaine liberté. Une liberté à laquelle, à dix-sept ans, j'aspirais tant. Le sadique me lorgna de haut en bas un long moment avant que je ne stoppe ses fantasmes. Inutile de le mettre dans une certaine situation.
_Bonsoir Monsieur, en quoi puis-je vous être utile ?
Evan trouvait que j'en faisais trop. Et que ses clients n'en avaient rien à faire de tant de courtoisie et que tout ce qu'ils souhaitaient était cet art fabuleux qu'il vendait. Je lui avais donc rétorqué que s'il souhaitait être un homme des cavernes, soit, mais que je n'étais pas forcée d'en faire de même. Nos taquineries incessantes avaient en quelque sorte forgée notre amitié. Une si profonde amitié. Je ne saurais exister sans Evan à présent que je le côtoyais. Et si notre différence d'âge pouvait en inquiéter certains, Roan entre autre, cela n'empêchait notre complicité. L'enfant sadique me tendit le CD tout en continuant à me toiser. J'aurais souhaité lui asséner une de ses bonnes grosses gifles dont j'avais le secret mais Evan n'aurait toléré perdre un client. J'encaissais son dû et le lui tendis tentant un courtois sourire. Il se contenta de renifler puis de quitter les lieux. Waouw ! Parfois j'étais stupéfaite de voir à quel point, les Londoniens pouvaient être agréable. Evan me rejoignit, tenant un carton dans ses bras.
_Il faudrait qu'il se fasse soigner ce gamin l'entendis-je grogner.
Je retins un rire. Mon ami détestait toute attention malsaine à mon égard, suivant les traces de Roan à la lettre. Néanmoins, contrairement à Aaran, il demeurait encore assez...ouvert.
Aaran était mon meilleur ami, celui qui m'avait tenu la main à cinq ans devant le corbillard de mes parents, celui qui à onze ans m'avait fait connaître le Nutella. Roan n'appréciait pas trop ses cochonneries. Celui qui à dix-sept ans m'avait consolé de mon premier chagrin d'amour, celui qui encore ne cessait de me soutenir. Enfants, nous ne restions pas un seul instant l'un sans l'autre, sa famille était ma famille et lui, demeurait ce frère, cette part de moi que j'appréciais tant. En grandissant ce lien avait mûrit devenant plus intense. Un lien inébranlable. C'était encore vers lui que je me tournais lorsque le ciel me paraissait trop lourd. Aaran venait d'un milieu assez bourgeois. Il n'avait donc pas connu les emmerdes que j'avais dû affronter, que mon frère avait dû affronter pour subvenir à nos besoins. Il était héritier d'une sacrée fortune dû à l'ascendance de sa mère et pourtant il ne m'avait jamais snobé, jamais mépriser ou contempler de haut, ceux que ne manquaient pas de faire certaines familles issus de l'aristocratie britannique à ceux qui n'étaient pas de leurs rangs. J'aimais Aaran plus que tout ce qui pouvait être sur Terre. Et il avait mon entière confiance.
_J'ai une livraison à faire. Peux-tu fermer ce soir ?
_ Bien sûr. N'oublies pas qu'on retrouve les autres à 19h chez Sandy ?
_J'y serais.
Il enfila son manteau rapiécé avant de quitter les lieux. Evan détestait les choses matérielles à croire qu'il vivait dans un monde d'abstraction. Il appréciait la valeur d'une chose et non la chose en elle-même. C'était peut-être pour cela qu'il n'avait jamais eu besoin des autres, qu'il avait évolué dans son propre monde. Je ne connaissais que peu de choses du passé d'Evan, il était mystérieux, réservé et il avait souffert bien plus qu'il ne le laissait paraître. Il avait dû endurer tant d'aléas avant d'en être arrivé là. Et parfois je me demandais d'où lui venait ce courage. Moi j'avais tiré ma force de mes amis, mais lui d'où l'avait-il tiré ?
oOo
Sandy pouvait faire penser à cette jeune et innocente lycéenne, interprétée par Olivia Newton-John, dansant au rythme de Grease. Cette naïve gamine s'étant amourachée du fameux John Travolta. Notre Sandy Londonien était bien loin de cette image. Il s'agissait d'un vieux tolard s'était reconvertit en âme noble permettant à de chastes gens de se saouler la nuit durant, leur faisant omettre le moindre souci.
Notre Sandy n'avait presque plus de dents et son crâne commençait à se dégarnir. Et s'il devait être qualifié d'innocent, la notion d'innocence devait être à revoir. Et pourtant, nous l'adorions. Son bar se trouvait sur Trafalgar Square, au bout d'une longue ruelle emplie de cartons et de bennes à ordure. Une faible enseigne où une femme dénudée nous saluait clignotait à intervalles réguliers. Je pénétrais dans les lieux, et de suite les âcres fragrances de tabac, d'alcool se mêlant à celle de la sueur me parvinrent. Le bar était bondé d'ouvriers déprimés, d'épouses endettés, de putes lassées. Ce lieu suintait de misère et d'un certain désespoir. En fond, je parvins à discerner un tube fort ancien d'Aerosmith. C'était Evan qui allait être content. Je me rendis au bar, saluant le vieux Sandy. Il se tourna vers moi, m'offrant un large sourire édenté. Quel honneur !
_Hey Lil's !
Arg ! Je détestais ce surnom. On aurait dit celui d'un vieux rappeur des bas guettos. Mon nom était Elyanne. Aucun diminutif, juste Elyanne. Je ne m'en formalisais cependant pas, sachant que je risquais de vexer mon cher ami. Et nous savions tous, qu'il n'était pas bon d'énerver Sandy.
_Aurais-tu vu la Bande ?
D'un signe de la tête, il me désigna une table au fond du bar, légèrement dans la pénombre, je reconnus la chevelure blonde d'Aaran, légèrement décoiffée, penchait sur celle moins rebelle de sa petite amie, Helena assise près d'Evan. Helena était ma meilleure amie. Encore en Terminale, je l'avais rencontré lors d'un concert de Blue October, dont nous étions tous les deux mordues. En attente de la sortie de Justin, le chanteur du groupe, j'avais conversé avec ma voisine de droite qui n'était autre que Helena. Elle avait treize ans et c'était son premier concert, j'en avais quinze, et j'étais si habituée à cette ambiance que je l'en avais de suite rassurée. Et c'était ainsi que nous étions devenus d'excellentes amies. Je l'avais introduite à Aaran. Et quelques années plus tard, ils étaient ensembles, inséparables. Comme s'ils appartenaient au c½ur d'un même fruit. Comme s'ils étaient...Destinés ? Je n'avais jamais cru à ce genre de fadaises jusqu'à ce que je constate à quel point elle avait changé mon Aaran, à quel point elle l'avait rendu meilleur.
Je les rejoignis avec empressement. Malgré nos emplois du temps assez chargés, nous nous débrouillions toujours pour se retrouver un maximum. Nous étions un peu une sorte de famille où nous pouvions tous nous comprendre et cohabiter sans peine.
Lorsqu'ils me virent, je vis des sourires s'épanouir sur leur visage. Aaran me prit dans ses bras tandis que Helena déposait un baiser sur ma joue et qu'Evan me tire une chaise. Ce n'était pas un acte de gentleman mais plutôt une sorte de taquinerie peu courtoise. Je ne m'en formalisais pas, m'y installais le quémandant d'aller me chercher une bière. Il grogna contre ces femmes trop exigeantes mais s'exécuta. Aaran me rapprocha de lui, posa un bras sur mon épaule.
_Dis moi tout soeurette ? Que t'arrive-t-il de nouveau ?
_Tout ce qui t'arrive Aaran.
_Ton projet de JAD a donc été approuvé s'enquit-il avec un sourire.
_Ils l'ont approuvé ? Mais c'est fantastique.
Tout en poursuivant des études d'Histoires contemporaines, Aaran était un écologiste, mais plus que tout un altruiste. JAD était un projet pour lequel il s'était battu l'année durant dans l'espoir de le voir se réaliser. Il s'agissait d'une aide aux jeunes adolescents en difficulté. Une sorte de maison de redressement qui permettrait aux adolescents de revenir sur le droit en participant activement au bien-être de la société. Cela pouvait être dans l'intérêt commun et public, comme les rénovations de parcs ou dans le domaine culturel, par le dessin, la peinture, la musique, la photographie également. Aaran avait eu cette idée il y avait peu de temps lorsque sa jeune s½ur Diana, avait été condamné à deux ans dans une maison de redressement après avoir été prise en possession de drogues. Elle n'avait que seize ans à l'époque mais les conditions de vie dans cette maison furent abominables. Bien sûr, ce fut une honte pour la famille d'Aaran qui renia leur fille. Son seul soutien fut son frère. Et c'était pourquoi Aaran s'était battu si farouchement pour cette idée. Je savais combien cela comptait à ses yeux.
_Quand se réalisera-t-il ?
_Une commission va bien évidemment tenter de voir les failles de mon projet, puis une autre commission devrait étudier les frais que cela occasionnerait avant que cela soit soumis au Parlement...
_Où mon père devrait s'y opposer ronchonna Evan, en me tendant ma bière.
Je le fusillais du regard, avant de rassurer Aaran sur la stupidité des réflexions d'Evan. Je demandais plus de détails sur le fonctionnement de sa démarche.
_Et bien, ils ont d'abord apprécié la maturité que j'ai mise dans l'élaboration de ce projet. Bien sûr, je n'ai que vingt ans, ils ne m'ont donc pas trop pris au sérieux au premier abord, mais je leur expliquais pour Diana. Et ils ont parut plus concernés. Après quelques critiques, ils ont approuvé ce projet et m'ont demandé un mois avant de donner une réponse définitive. Si tout cela fonctionne correctement et si le parlement ne s'y oppose pas, je serais assistant permanent de la direction de la maison de redressement, cela me demandant beaucoup plus d'investissement et donc beaucoup de temps.
_Qu'il prendra sur mon temps maugréa Helena.
J'eus un rire face à sa moue. On aurait dit une enfant qu'on privait de son jouet favori. Aaran sourit avant de la prendre dans ses bras et de déposer un baiser sur sa tempe puis sur ses lèvres.
_Ton temps ne te sera jamais retiré. Je prendrais ce temps sur celui de Lily.
Je grognais aussi bien pour sa remarque que pour son surnom. Qu'il pouvait être puéril parfois ! Lui tirant la langue, je lui montrais à mon tour combien je pouvais être puéril, puis me tournait vers Evan.
_Comment s'est passé ta livraison ?
Il ne m'accorda pas un regard, se concentrant sur son verre. Lui secouant l'épaule, je l'obligeais à me faire face. Ses yeux se tournèrent vers moi un tantinet arrogant.
_Pourquoi te répondrais-je ? Tu ne m'as même pas remercié pour la bière ?
Je levais les yeux au ciel avant de me demander s'il était réellement le plus âgé d'entre nous. Lui assénant une tape au sommet du crâne, je me saisis d'une longue gorgée de bière, le narguant au passage. Il eut un sourire carnassier, s'emparant de ma taille, j'eus le regard méfiant alors qu'il rapprochait de moi son verre de scotch. C'était beaucoup trop fort pour moi et il en avait conscience.
_Que comptes-tu faire Garreth ? S'exclama la douce voix de Aaran, interrompant Evan.
_Rien Wilson. Je me contentais de montrer à cette impertinente comment parler à ses supérieurs ?
_Supérieurs ? M'outrageais-je.
_Je suis ton patron Wolf s'extasia Evan.
Aaran m'arracha des bras de mon tortionnaire de patron avant d'imiter le grognement d'une bête sauvage. J'éclatais de rire bientôt suivie par Helena. J'adorais lorsqu'Aaran agissait de la sorte. Il était si bon comédien. En fait, il était quasiment doué en tout. A tel point que parfois, je me demandais s'il n'était pas un cyborg. Ce genre de commentaires avait tendance à l'amuser profondément.
Evan me contempla un instant avant d'abandonner, j'en profitais pour déposer un baiser sur sa tempe. En fond, j'entendis alors la voix de Muse s'élevait accompagnée du grognement significatif d'Evan. Je ne pus retenir un cri alors que Sandy me faisait un clin d'½il. Il savait que j'en étais fan.
It's bugging me, grating me
And twisting me around
Yeah I'm endlessly caving in
And turning inside out

Je montais donc sur ma chaise puis sur ma table, faisant tanguer dangereusement les bières, et différents verres. Aaran m'intimait de redescendre, que je risquais de me blesser mais je commençais déjà à entonner le refrain.
'cause I want it now
I want it now
Give me your heart and your soul
And I'm breaking out
I'm breaking out
Last chance to lose control

La guitare se mit à résonner fortement alors que j'en imitais les accords sur mon invisible instrument. Le rire d'Evan me parvint en arrière-plan alors que le regard de tous était dirigé sur moi. J'en riais ouvertement. Nul ne me connaissait en ce lieu. Et sûrement ne les reverrais-je jamais. Helena grimpa à son tour, m'amusant grandement. Je sentais Aaran saisir sa petite amie par la taille mais elle demeura sur ses positions. Nous chantâmes en ch½ur.
It's holding me, morphing me
And forcing me to strive
To be endlessly cold within
And dreaming I'm alive

Nos voix ne se complétaient nullement. Ensemble, nous étions deux savates mais cela nous amusa car cela prouvait notre folie intérieure. Elle me suivit dans un nouveau solo de guitare. Mais elle faisait un peu n'importe quoi, n'ayant jamais joué à cet instrument. Mais nul ne s'en rendait compte. Tous étaient bien trop bourrés pour se rendre compte de ce qui se déroulait.
'cause I want it now
I want it now
Give me your heart and your soul
I'm not breaking down
I'm breaking out
Last chance to lose control

Pour le dernier couplet, je sentis que la table ne pourrait plus tenir longtemps. Mais elle demeura pourtant fière et droite, car même ce stupide meuble respectait la grandiose voix de Matthew. L'homme de mes rêves.
And I want you now
I want you now
I'll feel my heart implode
I'm breaking out
Escaping now
Feeling my faith erode.

Lorsque les dernières notes s'élevèrent, nul n'applaudit mais on entendit de légers grognements de satisfaction, nous faisant redoubler de rire. Nous redescendîmes et Evan me prit dans ses bras.
_Tu es la personne la plus timbrée que je connaisse.
_C'est réciproque répliquais-je alors qu'il continuait de badiner.
Aaran faisait légèrement la tête, trouvant notre attitude déplacée. Mais lorsque je lui fis remarquer dans quel endroit nous étions, il eut un rire avant de se détendre. En ce lieu, les bonnes manières se devaient être à la poubelle.

# Posté le mercredi 24 juin 2009 12:35

Modifié le mercredi 24 juin 2009 12:57

Ugly Side

Ugly Side

Roan était celui qui m'avait permit d'être celle que j'étais. Et je lui devais énormément. Je lui devais mes valeurs, mon honneur. Je lui devais ma dignité car sans lui, j'ignorais encore ce que je serais devenu. Une prostituée, une dépravée. J'aurais peut-être dû même renoncer à tout ce que je pouvais posséder pour subvenir à mes besoins. Il avait été à la fois un guide, un précepteur, un frère. Il fut mon premier ami, celui dont je ne pouvais me passer. Et si à l'époque, j'avais eu à suivre un modèle, les traces de Roan m'avaient le plus attiré. A tout jamais, ma destinée reposait à ses pieds, j'en avais parfaitement conscience. Il avait dû se battre pour lui, pour moi. Tant de sacrifices, il avait fait pour que nous puissions survivre. Et ma vie durant, j'avais tout fait pour qu'il n'eût jamais à être déçu de ma personne, pour qu'il n'eût jamais à se plaindre de mon comportement. En grandissant, cependant, c'était comme si mon frère était devenu autre, comme si la seule personne que j'avais cru immuable repère à mon existence, s'en allait si loin que je ne pouvais rattraper son monde. Nous nous entendions certes, mais de manière si cordiale que, parfois, je doutais de notre réelle complicité. Cela n'altérait en rien l'affection que je lui portais. C'était juste que j'aimais une sorte de variance. Et j'avais la peur tenace que nos sentiments soient de nature changeante.
Peut-être cela venait-il du fait qu'il était pleinement adulte, père de surcroît ? N'avait-il plus la force de duper le monde ? Peut-être que l'âme bureaucratique qui s'éteint épris du corps de mon frère n'était que la preuve de sa finalité ? Il était devenu ce qu'on attendait de lui. Il montrait ainsi à tout ceux qui nous avaient un jour méprisé, à quel point, lui avait réussit. Peut-être cela devait-il se passer ainsi ? Que c'était l'ordre des choses ? Peut-être le problème venait-il de moi ? J'étais probablement restée en arrière. Cela n'empêchait le fait que nous vivions dans deux mondes séparés la plupart du temps. Et j'avais la constante impression à ses côtés, de ne commettre que des faux pas. Il était devenu si grave et sérieux. En étudiant vraiment la question, on pouvait se dire qu'il avait cessé d'être enfant le jour où nos parents nous avaient été enlevés.
A 31 ans, il aurait pu poser pour un modèle de réussite. Il avait épousé Emily, son amour depuis toujours, lorsqu'il avait obtenu son doctorat de recherche en Chimie biomoléculaire suivant légèrement la branche de nos parents. Il avait tôt fait d'être embauché dans un des centres de recherches les plus importants du Londres contemporain. Avec le temps, il avait su gravir les échelons et était l'un des membres les plus affluents de son département. Intelligent, consciencieux, d'une détermination sans nom, beaucoup de ses collègues avaient su l'apprécier à l'acharnement qu'il mettait dans son ouvrage. Un peu comme le « Louis » de Stefan Zweig. Et comme tout ambitieux, l'ascension qu'il entamait dans cette entreprise l'avait mené vers le summum de la bureaucratie. Et même s'il s'investissait toujours dans de nombreux projets, très affiliés au ministère de la défense, cela ne pouvait omettre le changement que cela avait occasionné chez mon ambitieux frère. Il demeurait malgré cela, un père adorable, son unique fille Jamie âgée d'à peine quatre ans était un véritable ange, si vivante, si joviale. C'était un plaisir de lui rendre visite et de la voir s'illuminer à mon arrivée. Comme l'enfance était douce. Les sentiments d'un enfant étaient si sincères, ses paroles suintant de tant de confiance qu'on ne pouvait douter de leur bonne foi. Je regrettais de n'avoir pu être totalement enfant. D'avoir dû mûrir légèrement plus vite que la moyenne pour éviter à mon si jeune frère une charge supplémentaire. Comme l'enfance était belle !
Ses larges boucles blondes caressaient toujours ma joue lorsque je l'étreignis. Ses yeux d'un brun si tendre, héritage de la douce Emily, brillaient toujours d'une malice inexplicable. Selon Roan, elle tenait énormément de moi. Mon adorable Jamie.
Prenant une longue inspiration, je levais le poing, assénant sur l'innocente porte de bruyants coups. Bien qu'habitant à quelques pas l'un de l'autre, mon frère et moi n'avions guère le temps de nous côtoyer. De ce fait, il avait insisté lors de mon déménagement pour m'avoir à dîner une fois par semaine. Selon lui, cela nous éviterait de perdre totalement contact, de perdre ce lien fraternel si puissant qui nous liait. Le problème fut que mon frère eut la naïveté, ou peut-être l'aveuglement de ne pas s'apercevoir que notre lien n'était plus si inébranlable qu'auparavant. Mais pour la sainteté de sa conscience, j'avais consentis à me soumettre à cette unique volonté. Et ce soir m'imposait d'accomplir ce devoir.
Au bout d'un court instant, j'entendis les petits pas précipités de ma chère nièce, et une profonde chaleur envahit mon c½ur. Son rire cristallin s'élevait déjà de l'autre côté de la porte, et je jurerais par les sons étouffés qui en émanait qu'elle tentait d'atteindre la haute poignée.
_ Mon Ange, sois patiente, ta tante ne s'envolera pas.
Je reconnus la voix grave mais néanmoins amusée de mon aîné. Enfant, cette voix chassa de très nombreuses fois les frayeurs résultant de mes affreux cauchemars. J'avais souvent tendance à avoir d'étranges visions où mes parents m'apparaissaient totalement ensanglantés.
Roan avait su me réconforter par ses tonalités apaisantes. Je savais que tant qu'il serait là, jamais rien ne m'arriverait. Lorsque j'entendais sa voix, j'avais la certitude d'être en sécurité dans ses bras. Et chaque fois que j'avais la chance de l'ouïr, je me souvenais de cette époque où je me blottissais contre lui, dans l'attente du sommeil. La poignée s'ébranla avant que mon frère n'apparaisse sur le seuil de la porte, miroir de mon apparence. Nous nous ressemblions énormément selon les dires de nos proches. Et parfois, j'admettais qu'ils avaient raison. Nous avions les mêmes yeux d'un vert émeraude éclatant, hérités de notre défunt père. La même fossette sur la joue gauche lorsque nous souriions, à la manière de ma mère. Cependant, nos différences me semblaient comme évidentes. Le fait qu'il soit aussi massif, charismatique ne pouvait être qu'une marque paternelle. Ses cheveux, d'un brun plus clair que les miens, ne provenait que d'une filiation maternelle. Sa nonchalance était également un parfait mélange des deux. J'étais plutôt le portrait de ma mère. Et souvent, je savais qu'il était douloureux à Roan de me contempler, tant je pouvais lui ressembler. Aussi menue, fine, forte de caractère qu'elle. Et plus je mûrissais, plus notre ressemblance s'accroissait. Au point où parfois, face à certaines de mes mimiques, mon frère détournait rapidement les yeux. Blessée, perdue à une époque, j'avais appris à comprendre sa souffrance. Du moins tenter de la comprendre. Je n'avais quasiment aucun souvenir d'eux. J'étais bien trop jeune. Et si parfois quelques remembrances me parvenaient, elles demeuraient si floues que je ne pouvais en discerner les protagonistes. J'avais certes souffert de l'absence de parents, mais non de leur perte. Car cela aurait signifié les connaître au-delà de leurs simples apparences, j'en étais incapable. Il me sourit, et j'eus le plaisir de voir une certaine animation sur ses traits. Il appréciait ma présence, cela me mettant une sorte de baume sur le c½ur. Avant qu'il ne puisse émettre un son, sa jeune progéniture accapara mon attention, en me sautant au cou. Je la soutins juste à temps, hilare.
_ Je suis ravie de te voir également, Mi.
_ Lily !
J'évitais une grimace, en portant mon attention sur son enthousiasme. Je ne pouvais en vouloir à ma jeune nièce de ne pouvoir prononcer Elyanne. Il était vrai que moi-même, je me demandais souvent d'où venait mon nom. Il était peu connu, peu utilisé, peu employé. Et je trouvais en lui une certaine magie. Il en était de même pour Roan. Mais je devais admettre que j'aimais mon nom. Il était rare, unique. Un peu comme moi, sans fausse modestie. Je serrais Jamie dans mes bras, aussi fortement que je pus, humant son odeur. Elle m'apaisait, tout en elle rendait les choses si simples, si évidentes. La vie elle-même me semblait si claire. Etais-ce sa joie de vivre ? Son éternelle insouciance que j'aurais aimé conservé ? J'adorais Jamie pour de nombreuses raisons, mais l'attachement que je lui portais demeurait toujours aussi mystérieux à mes yeux. Je posais l'enfant qui courut prévenir sa mère de mon arrivée, alors que mon frère s'effaçait me laissant pénétrer dans son appartement. Il s'agissait d'un appartement sur Oxford Street. Légèrement bruyant mais décoré d'une manière particulièrement modeste. Le salon était si coloré, si exotique en quelque sorte. Idée d'Emily, provenant de ses nombreux voyages. Elle était interprète avant d'épouser mon frère. A la naissance de Jamie, elle s'est contentée d'être une simple mère. Je ne pouvais blâmer mes choix, bien que je n'aurais pas fait les mêmes. Je n'étais pas contre le mariage ou procréer mais je devais admettre que je n'abandonnerais pas mes ambitions pour un homme ou pour un enfant. Aussi horrible cela pouvait-il paraître. Le couloir comportait de nombreux cadres, certains me représentant mais la plupart concernait Jamie. Après tout n'était-elle pas notre Ange à tous ? La seule pouvant nous permettre de demeurer si unis ? Mon frère déposa un baiser sur ma tempe, me ramenant à l'actuel.
_ Comment vas-tu ? S'enquit-il tout en me menant vers le salon.
Je pouvais cependant entendre Emily s'activer dans la cuisine. J'aurais souhaité l'aider, mais en cuisine, j'étais une véritable calamité. Je ne mangeais que des surgelés d'ordinaire, ce que ne cessait de me reprocher ma belle-s½ur. Je m'assis sur le divan, face à mon frère, subissant son regard inquisiteur. Non je n'étais pas percée, ni tatouée. Du moins rien de visible. Je devais admettre qu'à son insu, je m'étais fait tatouée une sorte de fée gothique sur le centre du dos. Elle était petite, je n'avais donc pas énormément souffert. Mais je savais qu'il piquerait une crise, m'emmenant de force au planning familial ou chez le médecin, prêt à savoir si j'étais atteinte du VIH ou si j'étais tout simplement enceinte. Il était légèrement psychotique à ce sujet. Créant encore plus de distance entre nous à chacune de ses crises. Il jouait le rôle du père avec une assiduité peu commune. Un peu trop paternel à mon goût. Ce n'était presque pas normal. Mais avais-je le droit de le blâmer pour ne faire que son devoir ?
_ Bien comme tu peux le voir. Tu as l'air en forme également ? Répondis-je, tentant un sourire.
_ Pareillement, bien qu'Emily me trouve légèrement enrobé.
J'eus un sourire à cette idée. Il était vrai qu'elle cuisinait de manière si merveilleuse, que je me délectais de chacun de ses plats. Peut-être n'avait-elle pas tort de s'inquiéter de la santé de son aimé ? Après tout, j'étais assez mal placée pour juger de cela, j'étais toujours célibataire, et n'avait plus côtoyé d'homme depuis Mickaël. A 17 ans, j'avais cru que c'était l'homme de ma vie. Mais nous étions un peu trop différents. C'était un peu comme toute histoire standard. Les deux protagonistes se rencontraient, apprenaient à ce que connaître sans réellement y arriver bien qu'ils pensaient à tort que c'était le cas, puis les mois qui suivaient étaient quasiment idylliques. Et enfin, tout se terminait par une stupide dispute entre deux stupides ex-amoureux transis. Chacun hurlait à l'autre que c'était sa faute, puis après réflexion se disait que tout était mieux ainsi. Je ne regrettais pas d'avoir rencontré Mickaël. Il m'avait fait vivre un oasis de sensations. Et les souvenirs qui demeuraient étaient pure plaisir à consulter.
_ Comment se passe tes cours ?
_ Bien. Je m'améliore enfin, selon Helena.
_ Et ton travail avec Evan ? Aucune mésentente ?
Il espérait que je quitte ce travail, que je cesse mes cours, pour suivre une voie plus « orthodoxe » selon lui. Il ne pouvait concevoir que sa vision de l'orthodoxie ne correspondait nullement à la mienne. J'aimais la vie que je menais, et je ne voulais absolument rien y changer. Surtout pas pour suivre ses lubies.
_ Non. J'ai un assez bon contact avec les gens. On y découvre un sacré multiculturalisme.
Il opina de manière assez pincé, comme pour me rappeler qu'il désapprouvait mes projets. Je me contentais de sourire, innocemment, signe que je ne relèverais pas son humeur. Cela faisait longtemps que j'avais appris à éviter l'attitude désobligeante de mon frère. Nous étions seuls au monde. Je n'avais jamais connu mes grands parents, car il semblerait que mes parents furent un peu les « Bonnie and Clyde » de leurs temps. C'étaient comme s'ils n'avaient existé qu'à Londres sans y avoir vraiment vécu. Leur passé était très mystérieux tout comme leur vécu. Je n'avais jamais rien trouvé sur eux. Et parfois, je me demandais s'ils avaient vraiment existés. Tout cela pour dire que quelque soit l'avis de Roan, j'éviterais de le contrer ouvertement, mais jamais je n'y prendrais compte. A ce moment, Emily apparut dans la salle, détendant cette pesante ambiance qui avait coutume de s'installer entre mon frère et moi. Elle avait noué ses longs cheveux blonds en un bas catogan alors que sa fine taille était entourée par un tablier d'un jaune criard. Je me levais, la laissant m'étreindre aussi fortement qu'elle le pouvait. Attitude dont elle ne pouvait se passer. Elle était si spontanée, si différente de mon frère également.
_Elyanne ! C'est un plaisir de te voir. Comment vas-tu ? Tu embellis de jour en jour, ma chérie.
_Merci Emily.
J'avais également droit à cela à tous les repas, mais elle le faisait si sincèrement que je ne pouvais faire preuve de mauvaise volonté. Elle jaugea mon teint, inquiète quand à mon train de vie. Elle ne fit cependant aucun commentaire. J'appréciais l'espace vital qu'elle me laissait posséder.
_ Je t'ai préparé la tarte aux pommes que tu aimes tant.
_ Il ne fallait pas...
_ Le dîner est d'ailleurs prêt.
Je souris, reconnaissante. Elle faisait une tarte aux pommes, pouvant damner un saint. Fondante, croquante. Elle aurait été parfaite pour une de ses pubs pour pâte brisée « Herta ». J'en salivais d'avance. Suivant la petite famille, j'arrivais dans la familière salle à manger où trônait un vaisselier assez imposant et une table ronde entourait de six chaises. Je pris ma place habituelle alors que Jamie espérait pouvoir me faire jouer à un de ses loisirs juste après dîner. J'obtempérais pour la tenir tranquille alors que sa mère lui nouait autour du cou son bavoir. Elle se mit à chantonner gaiement, rendant l'atmosphère si légère que je ne pus m'empêcher de lui sourire.
_ Tu sais Elyanne, à l'école, on a trouvé un chaton.
_ Vraiment ?
_ La maîtresse l'a appelé Guyenber.
_Gutenberg rectifia machinalement sa mère.
Je retins un éclat de rire. Le pauvre chaton ! Il allait se faire tabasser au parc par les autres animaux. Quelle idée avait eu cette maîtresse ? J'étouffais mon rire dans mon verre d'eau alors que Jamie poursuivait en se balançant toujours.
_ Oui c'est ça. J'avais peur mais après, Théo, mon namoureux, m'a attrapé la main et m'a tiré jusque chez le chaton. Je l'ai même caressé.
_ Qui ça ? Théo ? M'enquis-je, taquine.
Elle eut un soupir avant de lever les yeux au ciel dans une attitude presque adulte, je ris de nouveau. Elle était si distrayante.
_ Mais non Guyenber !
_ Gutenberg reprit son père avec un léger sourire.
_ Bill a été méchant, il a blessé Guyenber.
Personne ne prit la peine de la corriger cette fois, bien que nous ne pouvions l'empêcher de s'exprimer. Le repas se poursuivit alors sous les actes tout à fait blâmable de Bill et ceux héroïques de Théo. Car oui Théo avait sauvé « Guyenber » du vil Bill. Emily semblait fasciner par tous les propos de sa fille bien que je fus certaine que cette dernière le lui ait raconté cela des milliers de fois. Roan était beaucoup plus calme, bien que toujours alerte quant aux commentaires de sa fille. Lorsque le dessert fut servit, il se tourna vers moi, sérieux. Et je sus au fond de moi que je n'allais pas aimé ce qui allait suivre.
_ J'ai eu une discussion avec un ami de longue date, Etienne. Il travaille dans le secteur de l'automobile. Et aurait besoin d'une sorte de réceptionniste. J'ai tout de suite pensé à toi, car non seulement tu t'occuperais du côté social que tu sembles apprécié mais également de la part administrative. Il aurait besoin d'une aide tous les samedis après-midi. J'ai déposé ta candidature.
Une colère sans nom s'éprit de moi à l'annonce de cette nouvelle. Il l'avait fait exprès. Il avait devancé mon refus de ce poste. J'avais déjà un travail. Assez prenant à dire vrai. Et je refusais de laisser Evan, livré à lui-même. Il s'agissait de mon ami. Et j'appréciais l'ambiance à l'Ascenopsis. Je me contentais cependant de déposer mes couverts lentement, avant de lui faire face.
_ Je te remercie pour ton intention mais je refuse. Tu as conscience que je travaille avec Evan. Et bien que tu méprises ce passe-temps, je suis rémunérée et je m'y sens bien. Tu diras donc à ton ami qu'il m'ait impossible de travailler pour lui.
Il fronça les sourcils, tendu. Il savait que j'allais répondre ainsi, il ne pouvait le nier. J'étais même assez surprise qu'il ait eu l'audace de prendre mes décisions. J'étais majeure depuis un moment déjà. Et certaines choses se devaient d'être de mon dû.
_ Et bien, Elyanne, tu devrais démissionner de ton travail, si peut-on le qualifier ainsi. Etienne compte sur toi dès ce samedi.
_ Il a fallut que tu interviennes dans ma vie. Pourquoi ne peux-tu pas accepter le fait que je ne veuille pas suivre tes traces ? Je ne veux pas être une bureaucrate. Je désire avoir le choix de mon existence. Cela est-il trop de demander ?
J'avais légèrement haussé la voix, et je savais que s'il insistait, je quitterais les lieux promptement. Je ne souhaitais pas dire des choses qui pourraient blesser cet être que je respectais tant. Je détestais avoir à faire cela mais il avait provoqué notre mésentente. Il provoquait toujours nos mésententes. Pourquoi ne pouvait-il tout simplement m'accepter telle que j'étais ?
_ Je fais cela pour ton bien.
_ Il serait peut-être temps que tu te mettes en tête que je ne suis plus une enfant...
_ Cesses donc de te comporter comme tel.
J'avais cessé d'être un enfant à cinq ans. L'âge auquel on m'avait arraché mes parents, me forçant à devenir grande, à omettre l'insouciance. Je n'avais jamais été enfant, j'étais née grande. Je me tus cependant, bouillonnant intérieurement de cette nouvelle trahison fraternelle. Je pensais qu'il m'aurait laissé le choix. Qu'il m'aurait permit d'être moi. Il inspira bruyamment avant de reprendre calmement.
_ Samedi, tu te rendras chez Etienne. Tu commenceras ton nouveau travail.
Une rage sans nom s'éprit de moi, me forçant à quitter la table si promptement que Jamie sursauta. Emily tenta de me retenir à force de cris mais j'étais déjà hors de ce lieu, hors de cette prison où je ne pouvais respirer, hors de ce temple dédié à la traîtrise de mon être. J'étais déjà si loin, que je me demandais encore ce qui pouvait me relier à mon frère. Je le haïssais à l'instant autant que je m'étais juré de l'aimer. Il n'avait pas le droit de me forcer à être son sosie. Je refusais de perdre mon individualité au nom d'une stupide lubie. Pourtant, je savais que je n'avais le choix. J'étais certes majeur. Mais mon frère influençait une part de moi qui se jurait soumission pour l'éternité. Une part emplie de gratitude qui refusait de renier mon frère. Arrivée dans la rue, je m'adossais au mur de l'immeuble, retenant un long hurlement. Je détestais ne pas avoir de contrôle sur ma vie. Il faisait si sombre dehors, et je ne semblais pas en état de marche. Je voulais juste fuir, si loin qu'il ne me retrouverait jamais. De violents sanglots m'échappaient à intervalles réguliers. Que pouvais-je faire pour ne pas avoir à suivre les ordres de mon frère ? Que pouvais-je faire pour continuer à vivre ma propre vie ? Je m'en foutais d'Etienne, et de sa foutue concession ! Je me foutais de Roan et de ses lubies. Je voulais juste VIVRE. Dégainant mon portable, je fis appel à la seule personne que je connaissais, capable à cette heure de me venir en aide. Au bout d'un long moment, sa puissante voix résonna à l'autre bout du fil alors que devant moi, je commençais à ne plus rien apercevoir sous l'assaut de mes larmes.
_ Lily !
_ I must...to sneeze on knees...I freeze...I mean...I just...Tentais-je lamentablement de chantonner. Mais mes sanglots ne me permettaient pas de poursuivre.
Il comprit cependant mon alerte. Ugly Side était la musique que j'avais tant de fois entonné après le départ de Mickaël. Seule cette musique semblait assez forte pour hurler ma colère. Elle n'avait rien à avoir avec Matthew Bellamy, ou même avec cette foutue situation mais elle était assez puissante pour hurler ma douleur.
_ Où es-tu ?
_ Chez Roan.
_ J'arrive.
La ligne fut coupée alors que je me tenais le plus loin possible de l'entrée. Je ne tenais pas à ce que mon frère me trouve, combien même aurait-il tenté de le faire. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment pouvions-nous en être arrivés à ce stade ? Je savais qu'Evan ne tarderait pas. L'Ascenopsis n'était pas loin de ce lieu et ma détresse lui avait parut assez grande. Je pouvais compter sur mon ami à défaut de mon frère. Je pouvais compter sur ceux qui ne m'avaient jamais imposé leurs visions de la vie, aussi antagonistes soient-elles de la mienne. Je me glissais le long du mur, prenant place sur le trottoir alors que mes bras m'enlaçaient dans l'espoir d'une quelconque chaleur. Il ne tarderait pas. Mon ami ne m'abandonnerait jamais. Mes larmes demeuraient aussi présentes, m'empêchant d'apercevoir les alentours bien qu'Oxford Street était bien vivante à cette heure. Si vivante que certains passants me prirent pour une clocharde, déposant à mes pieds, par un excès de charité quelques pièces. J'eus un éclat de rire, face à cela. Etais-je si pathétique ? Mon rire s'amplifia à cette pensée alors que j'entendais les pas lourds et familiers de mon ami. Il parut rassuré de me voir saine et sauve avant de paraître impassible face à ma souffrance, signe qu'il n'insisterait pas mais qu'il n'était pas contre quelques explications. Son bras trouva avec une simplicité farouche mes épaules, son odeur m'emplissant totalement. Je le vis se saisir des pièces et lui assénais une tape sur l'épaule. Il eut une stature solennelle avant de répondre, amusé :
_ Ne jamais refuser la charité.
Cette affirmation me rendit hilare alors que mon ami me retenait de son même bras. Son odeur, sa présence, le simple fait de son attention m'apaisèrent légèrement, me permettant de me blottir contre lui, humant silencieusement Time is running out. Matthew me manquait déjà.

# Posté le dimanche 09 août 2009 11:59