Roan était celui qui m'avait permit d'être celle que j'étais. Et je lui devais énormément. Je lui devais mes valeurs, mon honneur. Je lui devais ma dignité car sans lui, j'ignorais encore ce que je serais devenu. Une prostituée, une dépravée. J'aurais peut-être dû même renoncer à tout ce que je pouvais posséder pour subvenir à mes besoins. Il avait été à la fois un guide, un précepteur, un frère. Il fut mon premier ami, celui dont je ne pouvais me passer. Et si à l'époque, j'avais eu à suivre un modèle, les traces de Roan m'avaient le plus attiré. A tout jamais, ma destinée reposait à ses pieds, j'en avais parfaitement conscience. Il avait dû se battre pour lui, pour moi. Tant de sacrifices, il avait fait pour que nous puissions survivre. Et ma vie durant, j'avais tout fait pour qu'il n'eût jamais à être déçu de ma personne, pour qu'il n'eût jamais à se plaindre de mon comportement. En grandissant, cependant, c'était comme si mon frère était devenu autre, comme si la seule personne que j'avais cru immuable repère à mon existence, s'en allait si loin que je ne pouvais rattraper son monde. Nous nous entendions certes, mais de manière si cordiale que, parfois, je doutais de notre réelle complicité. Cela n'altérait en rien l'affection que je lui portais. C'était juste que j'aimais une sorte de variance. Et j'avais la peur tenace que nos sentiments soient de nature changeante.
Peut-être cela venait-il du fait qu'il était pleinement adulte, père de surcroît ? N'avait-il plus la force de duper le monde ? Peut-être que l'âme bureaucratique qui s'éteint épris du corps de mon frère n'était que la preuve de sa finalité ? Il était devenu ce qu'on attendait de lui. Il montrait ainsi à tout ceux qui nous avaient un jour méprisé, à quel point, lui avait réussit. Peut-être cela devait-il se passer ainsi ? Que c'était l'ordre des choses ? Peut-être le problème venait-il de moi ? J'étais probablement restée en arrière. Cela n'empêchait le fait que nous vivions dans deux mondes séparés la plupart du temps. Et j'avais la constante impression à ses côtés, de ne commettre que des faux pas. Il était devenu si grave et sérieux. En étudiant vraiment la question, on pouvait se dire qu'il avait cessé d'être enfant le jour où nos parents nous avaient été enlevés.
A 31 ans, il aurait pu poser pour un modèle de réussite. Il avait épousé Emily, son amour depuis toujours, lorsqu'il avait obtenu son doctorat de recherche en Chimie biomoléculaire suivant légèrement la branche de nos parents. Il avait tôt fait d'être embauché dans un des centres de recherches les plus importants du Londres contemporain. Avec le temps, il avait su gravir les échelons et était l'un des membres les plus affluents de son département. Intelligent, consciencieux, d'une détermination sans nom, beaucoup de ses collègues avaient su l'apprécier à l'acharnement qu'il mettait dans son ouvrage. Un peu comme le « Louis » de Stefan Zweig. Et comme tout ambitieux, l'ascension qu'il entamait dans cette entreprise l'avait mené vers le summum de la bureaucratie. Et même s'il s'investissait toujours dans de nombreux projets, très affiliés au ministère de la défense, cela ne pouvait omettre le changement que cela avait occasionné chez mon ambitieux frère. Il demeurait malgré cela, un père adorable, son unique fille Jamie âgée d'à peine quatre ans était un véritable ange, si vivante, si joviale. C'était un plaisir de lui rendre visite et de la voir s'illuminer à mon arrivée. Comme l'enfance était douce. Les sentiments d'un enfant étaient si sincères, ses paroles suintant de tant de confiance qu'on ne pouvait douter de leur bonne foi. Je regrettais de n'avoir pu être totalement enfant. D'avoir dû mûrir légèrement plus vite que la moyenne pour éviter à mon si jeune frère une charge supplémentaire. Comme l'enfance était belle !
Ses larges boucles blondes caressaient toujours ma joue lorsque je l'étreignis. Ses yeux d'un brun si tendre, héritage de la douce Emily, brillaient toujours d'une malice inexplicable. Selon Roan, elle tenait énormément de moi. Mon adorable Jamie.
Prenant une longue inspiration, je levais le poing, assénant sur l'innocente porte de bruyants coups. Bien qu'habitant à quelques pas l'un de l'autre, mon frère et moi n'avions guère le temps de nous côtoyer. De ce fait, il avait insisté lors de mon déménagement pour m'avoir à dîner une fois par semaine. Selon lui, cela nous éviterait de perdre totalement contact, de perdre ce lien fraternel si puissant qui nous liait. Le problème fut que mon frère eut la naïveté, ou peut-être l'aveuglement de ne pas s'apercevoir que notre lien n'était plus si inébranlable qu'auparavant. Mais pour la sainteté de sa conscience, j'avais consentis à me soumettre à cette unique volonté. Et ce soir m'imposait d'accomplir ce devoir.
Au bout d'un court instant, j'entendis les petits pas précipités de ma chère nièce, et une profonde chaleur envahit mon c½ur. Son rire cristallin s'élevait déjà de l'autre côté de la porte, et je jurerais par les sons étouffés qui en émanait qu'elle tentait d'atteindre la haute poignée.
_ Mon Ange, sois patiente, ta tante ne s'envolera pas.
Je reconnus la voix grave mais néanmoins amusée de mon aîné. Enfant, cette voix chassa de très nombreuses fois les frayeurs résultant de mes affreux cauchemars. J'avais souvent tendance à avoir d'étranges visions où mes parents m'apparaissaient totalement ensanglantés.
Roan avait su me réconforter par ses tonalités apaisantes. Je savais que tant qu'il serait là, jamais rien ne m'arriverait. Lorsque j'entendais sa voix, j'avais la certitude d'être en sécurité dans ses bras. Et chaque fois que j'avais la chance de l'ouïr, je me souvenais de cette époque où je me blottissais contre lui, dans l'attente du sommeil. La poignée s'ébranla avant que mon frère n'apparaisse sur le seuil de la porte, miroir de mon apparence. Nous nous ressemblions énormément selon les dires de nos proches. Et parfois, j'admettais qu'ils avaient raison. Nous avions les mêmes yeux d'un vert émeraude éclatant, hérités de notre défunt père. La même fossette sur la joue gauche lorsque nous souriions, à la manière de ma mère. Cependant, nos différences me semblaient comme évidentes. Le fait qu'il soit aussi massif, charismatique ne pouvait être qu'une marque paternelle. Ses cheveux, d'un brun plus clair que les miens, ne provenait que d'une filiation maternelle. Sa nonchalance était également un parfait mélange des deux. J'étais plutôt le portrait de ma mère. Et souvent, je savais qu'il était douloureux à Roan de me contempler, tant je pouvais lui ressembler. Aussi menue, fine, forte de caractère qu'elle. Et plus je mûrissais, plus notre ressemblance s'accroissait. Au point où parfois, face à certaines de mes mimiques, mon frère détournait rapidement les yeux. Blessée, perdue à une époque, j'avais appris à comprendre sa souffrance. Du moins tenter de la comprendre. Je n'avais quasiment aucun souvenir d'eux. J'étais bien trop jeune. Et si parfois quelques remembrances me parvenaient, elles demeuraient si floues que je ne pouvais en discerner les protagonistes. J'avais certes souffert de l'absence de parents, mais non de leur perte. Car cela aurait signifié les connaître au-delà de leurs simples apparences, j'en étais incapable. Il me sourit, et j'eus le plaisir de voir une certaine animation sur ses traits. Il appréciait ma présence, cela me mettant une sorte de baume sur le c½ur. Avant qu'il ne puisse émettre un son, sa jeune progéniture accapara mon attention, en me sautant au cou. Je la soutins juste à temps, hilare.
_ Je suis ravie de te voir également, Mi.
_ Lily !
J'évitais une grimace, en portant mon attention sur son enthousiasme. Je ne pouvais en vouloir à ma jeune nièce de ne pouvoir prononcer Elyanne. Il était vrai que moi-même, je me demandais souvent d'où venait mon nom. Il était peu connu, peu utilisé, peu employé. Et je trouvais en lui une certaine magie. Il en était de même pour Roan. Mais je devais admettre que j'aimais mon nom. Il était rare, unique. Un peu comme moi, sans fausse modestie. Je serrais Jamie dans mes bras, aussi fortement que je pus, humant son odeur. Elle m'apaisait, tout en elle rendait les choses si simples, si évidentes. La vie elle-même me semblait si claire. Etais-ce sa joie de vivre ? Son éternelle insouciance que j'aurais aimé conservé ? J'adorais Jamie pour de nombreuses raisons, mais l'attachement que je lui portais demeurait toujours aussi mystérieux à mes yeux. Je posais l'enfant qui courut prévenir sa mère de mon arrivée, alors que mon frère s'effaçait me laissant pénétrer dans son appartement. Il s'agissait d'un appartement sur Oxford Street. Légèrement bruyant mais décoré d'une manière particulièrement modeste. Le salon était si coloré, si exotique en quelque sorte. Idée d'Emily, provenant de ses nombreux voyages. Elle était interprète avant d'épouser mon frère. A la naissance de Jamie, elle s'est contentée d'être une simple mère. Je ne pouvais blâmer mes choix, bien que je n'aurais pas fait les mêmes. Je n'étais pas contre le mariage ou procréer mais je devais admettre que je n'abandonnerais pas mes ambitions pour un homme ou pour un enfant. Aussi horrible cela pouvait-il paraître. Le couloir comportait de nombreux cadres, certains me représentant mais la plupart concernait Jamie. Après tout n'était-elle pas notre Ange à tous ? La seule pouvant nous permettre de demeurer si unis ? Mon frère déposa un baiser sur ma tempe, me ramenant à l'actuel.
_ Comment vas-tu ? S'enquit-il tout en me menant vers le salon.
Je pouvais cependant entendre Emily s'activer dans la cuisine. J'aurais souhaité l'aider, mais en cuisine, j'étais une véritable calamité. Je ne mangeais que des surgelés d'ordinaire, ce que ne cessait de me reprocher ma belle-s½ur. Je m'assis sur le divan, face à mon frère, subissant son regard inquisiteur. Non je n'étais pas percée, ni tatouée. Du moins rien de visible. Je devais admettre qu'à son insu, je m'étais fait tatouée une sorte de fée gothique sur le centre du dos. Elle était petite, je n'avais donc pas énormément souffert. Mais je savais qu'il piquerait une crise, m'emmenant de force au planning familial ou chez le médecin, prêt à savoir si j'étais atteinte du VIH ou si j'étais tout simplement enceinte. Il était légèrement psychotique à ce sujet. Créant encore plus de distance entre nous à chacune de ses crises. Il jouait le rôle du père avec une assiduité peu commune. Un peu trop paternel à mon goût. Ce n'était presque pas normal. Mais avais-je le droit de le blâmer pour ne faire que son devoir ?
_ Bien comme tu peux le voir. Tu as l'air en forme également ? Répondis-je, tentant un sourire.
_ Pareillement, bien qu'Emily me trouve légèrement enrobé.
J'eus un sourire à cette idée. Il était vrai qu'elle cuisinait de manière si merveilleuse, que je me délectais de chacun de ses plats. Peut-être n'avait-elle pas tort de s'inquiéter de la santé de son aimé ? Après tout, j'étais assez mal placée pour juger de cela, j'étais toujours célibataire, et n'avait plus côtoyé d'homme depuis Mickaël. A 17 ans, j'avais cru que c'était l'homme de ma vie. Mais nous étions un peu trop différents. C'était un peu comme toute histoire standard. Les deux protagonistes se rencontraient, apprenaient à ce que connaître sans réellement y arriver bien qu'ils pensaient à tort que c'était le cas, puis les mois qui suivaient étaient quasiment idylliques. Et enfin, tout se terminait par une stupide dispute entre deux stupides ex-amoureux transis. Chacun hurlait à l'autre que c'était sa faute, puis après réflexion se disait que tout était mieux ainsi. Je ne regrettais pas d'avoir rencontré Mickaël. Il m'avait fait vivre un oasis de sensations. Et les souvenirs qui demeuraient étaient pure plaisir à consulter.
_ Comment se passe tes cours ?
_ Bien. Je m'améliore enfin, selon Helena.
_ Et ton travail avec Evan ? Aucune mésentente ?
Il espérait que je quitte ce travail, que je cesse mes cours, pour suivre une voie plus « orthodoxe » selon lui. Il ne pouvait concevoir que sa vision de l'orthodoxie ne correspondait nullement à la mienne. J'aimais la vie que je menais, et je ne voulais absolument rien y changer. Surtout pas pour suivre ses lubies.
_ Non. J'ai un assez bon contact avec les gens. On y découvre un sacré multiculturalisme.
Il opina de manière assez pincé, comme pour me rappeler qu'il désapprouvait mes projets. Je me contentais de sourire, innocemment, signe que je ne relèverais pas son humeur. Cela faisait longtemps que j'avais appris à éviter l'attitude désobligeante de mon frère. Nous étions seuls au monde. Je n'avais jamais connu mes grands parents, car il semblerait que mes parents furent un peu les « Bonnie and Clyde » de leurs temps. C'étaient comme s'ils n'avaient existé qu'à Londres sans y avoir vraiment vécu. Leur passé était très mystérieux tout comme leur vécu. Je n'avais jamais rien trouvé sur eux. Et parfois, je me demandais s'ils avaient vraiment existés. Tout cela pour dire que quelque soit l'avis de Roan, j'éviterais de le contrer ouvertement, mais jamais je n'y prendrais compte. A ce moment, Emily apparut dans la salle, détendant cette pesante ambiance qui avait coutume de s'installer entre mon frère et moi. Elle avait noué ses longs cheveux blonds en un bas catogan alors que sa fine taille était entourée par un tablier d'un jaune criard. Je me levais, la laissant m'étreindre aussi fortement qu'elle le pouvait. Attitude dont elle ne pouvait se passer. Elle était si spontanée, si différente de mon frère également.
_Elyanne ! C'est un plaisir de te voir. Comment vas-tu ? Tu embellis de jour en jour, ma chérie.
_Merci Emily.
J'avais également droit à cela à tous les repas, mais elle le faisait si sincèrement que je ne pouvais faire preuve de mauvaise volonté. Elle jaugea mon teint, inquiète quand à mon train de vie. Elle ne fit cependant aucun commentaire. J'appréciais l'espace vital qu'elle me laissait posséder.
_ Je t'ai préparé la tarte aux pommes que tu aimes tant.
_ Il ne fallait pas...
_ Le dîner est d'ailleurs prêt.
Je souris, reconnaissante. Elle faisait une tarte aux pommes, pouvant damner un saint. Fondante, croquante. Elle aurait été parfaite pour une de ses pubs pour pâte brisée « Herta ». J'en salivais d'avance. Suivant la petite famille, j'arrivais dans la familière salle à manger où trônait un vaisselier assez imposant et une table ronde entourait de six chaises. Je pris ma place habituelle alors que Jamie espérait pouvoir me faire jouer à un de ses loisirs juste après dîner. J'obtempérais pour la tenir tranquille alors que sa mère lui nouait autour du cou son bavoir. Elle se mit à chantonner gaiement, rendant l'atmosphère si légère que je ne pus m'empêcher de lui sourire.
_ Tu sais Elyanne, à l'école, on a trouvé un chaton.
_ Vraiment ?
_ La maîtresse l'a appelé Guyenber.
_Gutenberg rectifia machinalement sa mère.
Je retins un éclat de rire. Le pauvre chaton ! Il allait se faire tabasser au parc par les autres animaux. Quelle idée avait eu cette maîtresse ? J'étouffais mon rire dans mon verre d'eau alors que Jamie poursuivait en se balançant toujours.
_ Oui c'est ça. J'avais peur mais après, Théo, mon namoureux, m'a attrapé la main et m'a tiré jusque chez le chaton. Je l'ai même caressé.
_ Qui ça ? Théo ? M'enquis-je, taquine.
Elle eut un soupir avant de lever les yeux au ciel dans une attitude presque adulte, je ris de nouveau. Elle était si distrayante.
_ Mais non Guyenber !
_ Gutenberg reprit son père avec un léger sourire.
_ Bill a été méchant, il a blessé Guyenber.
Personne ne prit la peine de la corriger cette fois, bien que nous ne pouvions l'empêcher de s'exprimer. Le repas se poursuivit alors sous les actes tout à fait blâmable de Bill et ceux héroïques de Théo. Car oui Théo avait sauvé « Guyenber » du vil Bill. Emily semblait fasciner par tous les propos de sa fille bien que je fus certaine que cette dernière le lui ait raconté cela des milliers de fois. Roan était beaucoup plus calme, bien que toujours alerte quant aux commentaires de sa fille. Lorsque le dessert fut servit, il se tourna vers moi, sérieux. Et je sus au fond de moi que je n'allais pas aimé ce qui allait suivre.
_ J'ai eu une discussion avec un ami de longue date, Etienne. Il travaille dans le secteur de l'automobile. Et aurait besoin d'une sorte de réceptionniste. J'ai tout de suite pensé à toi, car non seulement tu t'occuperais du côté social que tu sembles apprécié mais également de la part administrative. Il aurait besoin d'une aide tous les samedis après-midi. J'ai déposé ta candidature.
Une colère sans nom s'éprit de moi à l'annonce de cette nouvelle. Il l'avait fait exprès. Il avait devancé mon refus de ce poste. J'avais déjà un travail. Assez prenant à dire vrai. Et je refusais de laisser Evan, livré à lui-même. Il s'agissait de mon ami. Et j'appréciais l'ambiance à l'Ascenopsis. Je me contentais cependant de déposer mes couverts lentement, avant de lui faire face.
_ Je te remercie pour ton intention mais je refuse. Tu as conscience que je travaille avec Evan. Et bien que tu méprises ce passe-temps, je suis rémunérée et je m'y sens bien. Tu diras donc à ton ami qu'il m'ait impossible de travailler pour lui.
Il fronça les sourcils, tendu. Il savait que j'allais répondre ainsi, il ne pouvait le nier. J'étais même assez surprise qu'il ait eu l'audace de prendre mes décisions. J'étais majeure depuis un moment déjà. Et certaines choses se devaient d'être de mon dû.
_ Et bien, Elyanne, tu devrais démissionner de ton travail, si peut-on le qualifier ainsi. Etienne compte sur toi dès ce samedi.
_ Il a fallut que tu interviennes dans ma vie. Pourquoi ne peux-tu pas accepter le fait que je ne veuille pas suivre tes traces ? Je ne veux pas être une bureaucrate. Je désire avoir le choix de mon existence. Cela est-il trop de demander ?
J'avais légèrement haussé la voix, et je savais que s'il insistait, je quitterais les lieux promptement. Je ne souhaitais pas dire des choses qui pourraient blesser cet être que je respectais tant. Je détestais avoir à faire cela mais il avait provoqué notre mésentente. Il provoquait toujours nos mésententes. Pourquoi ne pouvait-il tout simplement m'accepter telle que j'étais ?
_ Je fais cela pour ton bien.
_ Il serait peut-être temps que tu te mettes en tête que je ne suis plus une enfant...
_ Cesses donc de te comporter comme tel.
J'avais cessé d'être un enfant à cinq ans. L'âge auquel on m'avait arraché mes parents, me forçant à devenir grande, à omettre l'insouciance. Je n'avais jamais été enfant, j'étais née grande. Je me tus cependant, bouillonnant intérieurement de cette nouvelle trahison fraternelle. Je pensais qu'il m'aurait laissé le choix. Qu'il m'aurait permit d'être moi. Il inspira bruyamment avant de reprendre calmement.
_ Samedi, tu te rendras chez Etienne. Tu commenceras ton nouveau travail.
Une rage sans nom s'éprit de moi, me forçant à quitter la table si promptement que Jamie sursauta. Emily tenta de me retenir à force de cris mais j'étais déjà hors de ce lieu, hors de cette prison où je ne pouvais respirer, hors de ce temple dédié à la traîtrise de mon être. J'étais déjà si loin, que je me demandais encore ce qui pouvait me relier à mon frère. Je le haïssais à l'instant autant que je m'étais juré de l'aimer. Il n'avait pas le droit de me forcer à être son sosie. Je refusais de perdre mon individualité au nom d'une stupide lubie. Pourtant, je savais que je n'avais le choix. J'étais certes majeur. Mais mon frère influençait une part de moi qui se jurait soumission pour l'éternité. Une part emplie de gratitude qui refusait de renier mon frère. Arrivée dans la rue, je m'adossais au mur de l'immeuble, retenant un long hurlement. Je détestais ne pas avoir de contrôle sur ma vie. Il faisait si sombre dehors, et je ne semblais pas en état de marche. Je voulais juste fuir, si loin qu'il ne me retrouverait jamais. De violents sanglots m'échappaient à intervalles réguliers. Que pouvais-je faire pour ne pas avoir à suivre les ordres de mon frère ? Que pouvais-je faire pour continuer à vivre ma propre vie ? Je m'en foutais d'Etienne, et de sa foutue concession ! Je me foutais de Roan et de ses lubies. Je voulais juste VIVRE. Dégainant mon portable, je fis appel à la seule personne que je connaissais, capable à cette heure de me venir en aide. Au bout d'un long moment, sa puissante voix résonna à l'autre bout du fil alors que devant moi, je commençais à ne plus rien apercevoir sous l'assaut de mes larmes.
_ Lily !
_ I must...to sneeze on knees...I freeze...I mean...I just...Tentais-je lamentablement de chantonner. Mais mes sanglots ne me permettaient pas de poursuivre.
Il comprit cependant mon alerte. Ugly Side était la musique que j'avais tant de fois entonné après le départ de Mickaël. Seule cette musique semblait assez forte pour hurler ma colère. Elle n'avait rien à avoir avec Matthew Bellamy, ou même avec cette foutue situation mais elle était assez puissante pour hurler ma douleur.
_ Où es-tu ?
_ Chez Roan.
_ J'arrive.
La ligne fut coupée alors que je me tenais le plus loin possible de l'entrée. Je ne tenais pas à ce que mon frère me trouve, combien même aurait-il tenté de le faire. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment pouvions-nous en être arrivés à ce stade ? Je savais qu'Evan ne tarderait pas. L'Ascenopsis n'était pas loin de ce lieu et ma détresse lui avait parut assez grande. Je pouvais compter sur mon ami à défaut de mon frère. Je pouvais compter sur ceux qui ne m'avaient jamais imposé leurs visions de la vie, aussi antagonistes soient-elles de la mienne. Je me glissais le long du mur, prenant place sur le trottoir alors que mes bras m'enlaçaient dans l'espoir d'une quelconque chaleur. Il ne tarderait pas. Mon ami ne m'abandonnerait jamais. Mes larmes demeuraient aussi présentes, m'empêchant d'apercevoir les alentours bien qu'Oxford Street était bien vivante à cette heure. Si vivante que certains passants me prirent pour une clocharde, déposant à mes pieds, par un excès de charité quelques pièces. J'eus un éclat de rire, face à cela. Etais-je si pathétique ? Mon rire s'amplifia à cette pensée alors que j'entendais les pas lourds et familiers de mon ami. Il parut rassuré de me voir saine et sauve avant de paraître impassible face à ma souffrance, signe qu'il n'insisterait pas mais qu'il n'était pas contre quelques explications. Son bras trouva avec une simplicité farouche mes épaules, son odeur m'emplissant totalement. Je le vis se saisir des pièces et lui assénais une tape sur l'épaule. Il eut une stature solennelle avant de répondre, amusé :
_ Ne jamais refuser la charité.
Cette affirmation me rendit hilare alors que mon ami me retenait de son même bras. Son odeur, sa présence, le simple fait de son attention m'apaisèrent légèrement, me permettant de me blottir contre lui, humant silencieusement Time is running out. Matthew me manquait déjà.